60 milliards d'euros du Livret A pour six réacteurs
Le projet de loi de finances pour 2027, déposé le 1er octobre et débattu dans l'hémicycle depuis le 13 octobre, grave dans le marbre un montage inédit : le Fonds d'épargne de la Caisse des dépôts, alimenté par une partie des dépôts du Livret A, du LDDS et du LEP, prêterait jusqu'à 60 Md€ (en euros courants) à la société de projet d'EDF chargée de construire les six réacteurs EPR2 de Penly, Gravelines et Bugey.
Deux articles portent le dispositif : l'article 69 autorise la garantie de l'État sur ce prêt jusqu'au 31 décembre 2090, et l'article 48 crée un compte spécial retraçant les intérêts que l'État prendra en charge pendant le chantier. Un nouveau programme budgétaire, le n° 387 « Soutien financier au nouveau nucléaire français », est doté de 137 M€ dès 2027. Les contrats de prêt doivent être signés avant fin 2028 ; la décision finale d'investissement d'EDF est attendue fin 2026 et le premier réacteur, à Penly, vers 2038.
Comment fonctionne le prêt, étape par étape
Le devis officiel des six EPR2 s'élève à 72,8 Md€ aux conditions économiques de 2020, soit environ 100 Md€ en euros courants. EDF apporte 40 % (fonds propres et prêt d'actionnaire) ; le Fonds d'épargne finance les 60 % restants, dans la limite de 60 Md€. Le schéma prévu par le projet :
- Versement en six tranches, une par réacteur, au fil du chantier.
- Pendant la construction : la société de projet ne paie aucun intérêt. C'est l'État qui verse au Fonds d'épargne les intérêts dus, estimés à 14,4 Md€ sur la période.
- Le Fonds d'épargne prête à un taux variable indexé sur le Livret A (Livret A + 1 point, selon la présentation du dispositif reprise par la presse spécialisée), ce qui correspond aujourd'hui à 2,7 %.
- Après la mise en service (entre 2038 et 2043 selon les réacteurs) : la société de projet paie un taux fixe de 3 %, rembourse sur 35 ans au plus avec un différé de 4 ans maximum. L'État compense l'écart si le taux variable dépasse 3 % ; si le taux variable passe sous 3 % (Livret A sous 2 %), EDF reverse la différence à l'État.
- Dépassement de budget : EDF absorbe seule les 15 premiers milliards ; l'État peut prêter jusqu'à 90 % des 15 milliards suivants.
Le prêt pèserait environ 10 % du bilan du Fonds d'épargne. Il s'ajoute à un second pilier déjà annoncé : un contrat de prix garanti (CfD) plafonné à 100 €/MWh pour la production des futurs réacteurs.
Votre Livret A est-il en risque ?
Non, et pour une raison simple : la garantie qui protège votre livret ne dépend pas d'EDF. Les dépôts du Livret A, du LDDS et du LEP sont garantis par l'État, que l'argent finance des HLM, des collectivités ou des réacteurs. La nouvelle garantie de l'article 69 porte sur le prêt du Fonds d'épargne à la société de projet : si EDF faisait défaut, c'est l'État qui rembourserait le Fonds, pas votre banque qui bloquerait vos retraits.
Rappel du circuit : environ 65 % des dépôts du Livret A et du LDDS sont centralisés à la Caisse des dépôts, le reste étant conservé par les banques. Fin juillet 2026, l'encours cumulé des deux livrets atteignait 608,4 Md€ (dont 83,4 Md€ sur le LDDS), selon la Caisse des dépôts. Historiquement, ces fonds financent d'abord le logement social : c'est là que se concentrent les critiques, des associations d'épargnants et de certains élus redoutant un effet d'éviction sur les prêts aux bailleurs sociaux.
Pour visualiser l'ordre de grandeur sur votre propre épargne, voici un calcul pédagogique :
- Vous avez 10 000 € sur un Livret A.
- Le plafond du prêt (60 Md€) rapporté à l'encours Livret A + LDDS (608,4 Md€) représente environ 9,9 %.
- Par image, environ 990 € de vos 10 000 € serviraient, au fil des tranches, à financer les EPR2.
- Votre rémunération ne bouge pas : 170 € par an à 1,7 %, nets d'impôt et de prélèvements sociaux.
Ce calcul est illustratif : le prêt sera décaissé progressivement jusqu'aux années 2030, et le Fonds d'épargne gère ses emplois globalement, sans affectation livret par livret.
Le coût pour l'État dépend… du taux du Livret A
Parce que le prêt est indexé sur le Livret A et que l'État paie la différence, le coût budgétaire du dispositif varie fortement selon le niveau futur du taux réglementé. L'exposé des motifs, cité par Selectra et Reporterre, chiffre le total des intérêts sur toute la durée du prêt :
| Hypothèse de taux moyen du Livret A | Intérêts totaux du prêt | Commentaire |
|---|---|---|
| 1,5 % | 44,2 Md€ | Taux du Livret A entre février et juillet 2026 |
| 2 % (scénario central) | 53,6 Md€ | Hypothèse retenue par le gouvernement |
| 3 % | 70,7 Md€ | Niveau proche du Livret A de 2023-2024 |
| 3 % avec 7 ans de retard du chantier | 89 Md€ | Scénario le plus défavorable présenté |
Ce tableau met en lumière un effet pervers potentiel : chaque hausse du Livret A renchérirait la facture nucléaire de l'État. Or le taux du livret est fixé par une formule (moyenne de l'inflation et du taux interbancaire €STR), avec une marge de manœuvre politique du gouvernement sur proposition de la Banque de France. Avec une inflation remontée à 3 % en septembre 2026 selon l'estimation provisoire de l'Insee, la prochaine révision du 1er février 2027 sera scrutée : un gouvernement tenté de modérer le taux pour contenir le coût des EPR2 pénaliserait directement les épargnants.
Ce qui peut encore bouger au Parlement
Rien n'est en vigueur. Plusieurs étapes restent à franchir avant que le premier euro ne parte vers Penly :
- Le vote du budget : la première partie doit être votée vers le 20 octobre, l'adoption définitive est attendue en décembre. Les députés peuvent modifier le montant du programme 387.
- Le scénario sans budget : faute de loi de finances avant la fin de l'année, une loi spéciale reconduirait les dépenses existantes, et le gouvernement indique que le programme ne pourrait pas démarrer.
- Bruxelles : le prêt bonifié et le contrat de prix constituent des aides d'État qui doivent encore être validées par la Commission européenne.
- Le plafond du Livret A : en commission, les députés ont voté son relèvement à 30 000 € (amendement à redéposer en séance), une mesure qui augmenterait mécaniquement les ressources du Fonds d'épargne. Nous l'avions détaillée dans notre article sur le projet de plafond à 30 000 €.
Que faire de votre épargne de précaution ?
Le montage EPR2 ne justifie ni de vider son Livret A, ni de le remplir davantage. Il rappelle simplement que l'épargne réglementée est un outil de disponibilité, pas de rendement. Quelques repères concrets :
- Gardez sur livret 3 à 6 mois de dépenses : c'est son rôle, et la garantie de l'État ne change pas.
- Si vous y avez droit, privilégiez le LEP, mieux rémunéré que le Livret A, avant de compléter le Livret A puis le LDDS.
- Au-delà de l'épargne de précaution, l'argent qui dort à 1,7 % perd du pouvoir d'achat tant que l'inflation reste à 3 % : fonds euros, PEA ou assurance-vie en unités de compte se discutent selon votre horizon.
Pour suivre le taux, le plafond et les prochaines révisions, consultez notre page de référence sur le Livret A et notre observatoire de l'inflation en France.
Sources et avertissement
Article éditorial à visée informative publié par NokxiHub, fondé sur le projet de loi de finances pour 2027 tel que déposé le 1er octobre 2026 et susceptible d'être modifié par le Parlement. Il ne constitue pas un conseil en investissement. Sources : Assemblée nationale – PLF 2027 n° 3210, Caisse des Dépôts – collecte de juillet 2026, La finance pour tous – le circuit du Livret A, Selectra, JeChange, Reporterre, Journal du Net – inflation de septembre 2026 (Insee).