763 milliards d'euros qui ne rapportent rien

À fin 2025, les ménages français détenaient 763 milliards d'euros en numéraire et en dépôts à vue — l'argent qui dort sur les comptes courants, rémunéré zéro par construction. Ce n'est pas un détail statistique : c'est l'équivalent d'environ un quart du PIB français stationné sur des comptes qui ne produisent aucun intérêt, pendant que les prix, eux, ont continué de monter. En juin 2026, l'indice des prix à la consommation progressait encore de 1,8 % sur un an selon l'Insee.

La question mérite un chiffre, pas une intuition. Nous avons donc reconstitué, année par année, ce que 10 000 € laissés sur un compte courant au 1er janvier 2020 valent réellement aujourd'hui — et ce que les mêmes 10 000 € auraient donné sur un simple Livret A. Le résultat n'est pas celui qu'on attend : ni le compte courant, ni le Livret A n'ont protégé le pouvoir d'achat. Mais l'écart entre les deux, lui, est massif.

L'essentiel : sur 6 ans et demi, l'inflation cumulée atteint environ +17 %. 10 000 € restés sur un compte courant ne « valent » plus que 8 546 € de pouvoir d'achat de 2019. Les mêmes 10 000 € sur un Livret A seraient devenus 11 187 €, soit 9 561 € en pouvoir d'achat : la perte réelle passe de −1 454 € à −439 €. L'immobilisme a coûté environ 1 000 € pour 10 000 € — sans prendre le moindre risque supplémentaire.

La méthode, en toute transparence

Un calcul de ce type ne vaut que par ses hypothèses. Voici les nôtres, toutes vérifiables.

  • Inflation : indice des prix à la consommation de l'Insee, en moyenne annuelle : +0,5 % (2020), +1,6 % (2021), +5,2 % (2022), +4,9 % (2023), +2,0 % (2024), +0,9 % (2025). Pour le premier semestre 2026, nous retenons +0,9 %, cohérent avec le glissement annuel de 1,8 % constaté en juin — c'est une estimation, l'année n'étant pas achevée.
  • Livret A : taux officiels et leurs dates réelles d'application — 0,50 % de février 2020 à janvier 2022, 1 % au 1er février 2022, 2 % au 1er août 2022, 3 % du 1er février 2023 à janvier 2025, 2,40 % en février 2025, 1,70 % en août 2025, 1,50 % au 1er février 2026, puis 1,70 % au 1er août 2026.
  • Convention de calcul : taux moyen annuel pondéré par le nombre de mois d'application, intérêts capitalisés en fin d'année. La règle réelle des quinzaines donne un résultat très proche, à quelques euros près sur la période.
  • Compte courant : rémunération nulle, ce qui est la règle en France pour les dépôts à vue. À titre de repère, la Banque de France mesure une rémunération moyenne de 1,22 % sur l'ensemble des dépôts bancaires des ménages en mars 2026 — livrets réglementés inclus.

Le tableau qui résume six ans et demi

AnnéeInflation IPCTaux Livret A moyenRendement réel du Livret A Valeur réelle de 10 000 € sur compte courant
2020+0,5 %0,50 %≈ 0,0 %9 950 €
2021+1,6 %0,50 %−1,1 %9 793 €
2022+5,2 %1,38 %−3,8 %9 309 €
2023+4,9 %2,92 %−2,0 %8 874 €
2024+2,0 %3,00 %+1,0 %8 700 €
2025+0,9 %2,16 %+1,3 %8 623 €
S1 2026 (est.)+0,9 %1,53 %−0,3 %8 546 €

Trois lectures s'imposent. D'abord, la destruction de pouvoir d'achat s'est concentrée sur deux années : 2022 et 2023 expliquent à elles seules près de 10 points des 17 points d'inflation cumulée. Ensuite, le Livret A n'a jamais compensé ces deux années-là : son taux a été relevé après le choc, jamais pendant. Enfin, la parenthèse favorable de 2024-2025 — taux à 3 % face à une inflation retombée — a offert un rendement réel positif inédit depuis dix ans, avant de se refermer en 2026.

Résultat n°1 : le compte courant a coûté 1 454 €

Déroulons le calcul pas à pas sur les 10 000 € laissés sur un compte courant fin 2019.

  1. Le solde nominal ne bouge pas : 10 000 €, du premier au dernier jour.
  2. L'inflation cumulée 2020-2025 s'obtient en chaînant les taux annuels : 1,005 × 1,016 × 1,052 × 1,049 × 1,020 × 1,009 = 1,1597, soit +15,97 %.
  3. En ajoutant l'estimation de +0,9 % pour le premier semestre 2026, on atteint un coefficient de 1,1701, soit +17,0 % d'inflation cumulée.
  4. Le pouvoir d'achat résiduel vaut donc 10 000 ÷ 1,1701 = 8 546 € exprimés en euros de 2019.
  5. Perte sèche de pouvoir d'achat : 1 454 €, soit −14,5 %. Autrement dit, le même panier de biens qui coûtait 10 000 € début 2020 en coûte aujourd'hui 11 701 €.

Rapporté au stock national, l'ordre de grandeur donne le vertige : sur 763 milliards d'euros de numéraire et de dépôts à vue, chaque point de rémunération non perçu représente 7,6 milliards d'euros par an d'intérêts qui n'arrivent jamais chez les ménages.

Résultat n°2 : le Livret A a amorti, pas protégé

Reprenons les mêmes 10 000 €, cette fois sur un Livret A, avec les taux réellement appliqués.

  1. 2020 : +0,50 % → 10 050 €.
  2. 2021 : +0,50 % → 10 100 €.
  3. 2022 : taux moyen 1,38 % (0,5 % en janvier, 1 % de février à juillet, 2 % d'août à décembre) → 10 239 €.
  4. 2023 : taux moyen 2,92 % (2 % en janvier, 3 % ensuite) → 10 538 €.
  5. 2024 : 3,00 % pleine année → 10 854 €.
  6. 2025 : taux moyen 2,16 % (3 % en janvier, 2,40 % de février à juillet, 1,70 % ensuite) → 11 088 €.
  7. S1 2026 : 1,70 % en janvier puis 1,50 % → 11 187 €.

Le gain nominal atteint 1 187 €, totalement net d'impôt : le Livret A est exonéré d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux, ce qui, en 2026, prend une valeur particulière face aux 18,6 % de prélèvements sociaux désormais appliqués aux titres, au PEA, au CTO et aux cryptos. Mais en pouvoir d'achat, ces 11 187 € ne pèsent que 9 561 € de 2019 : −439 €, soit −4,4 %.

À retenir : le Livret A n'a pas protégé le pouvoir d'achat sur la période — il a absorbé 70 % du choc (439 € de perte réelle au lieu de 1 454 €). C'est la bonne façon de le considérer : un amortisseur de liquidité, pas un placement. Il remplit parfaitement son rôle sur l'épargne de précaution, et beaucoup moins bien sur l'épargne de projet à cinq ou dix ans.

Cas pratique : un ménage avec 25 000 € sur son compte courant

Le calcul théorique devient utile quand on l'applique à une situation réelle. Prenons un ménage dont les dépenses mensuelles s'élèvent à 2 800 € et qui laisse dormir 25 000 € sur son compte courant, « au cas où ».

  1. Le coussin de sécurité : trois à six mois de dépenses, soit 8 400 € à 16 800 €. Retenons 8 400 € — un montant qui doit rester immédiatement disponible, mais pas forcément sur un compte courant : un Livret A est mobilisable en 24 à 48 heures.
  2. Le montant réellement dormant : 25 000 − 8 400 = 16 600 € qui n'ont aucune raison de rester à 0 %.
  3. Étape 1 — remplir les livrets : le plafond du Livret A est de 22 950 €. Placer les 25 000 € en totalité (8 400 € de coussin inclus) rapporte, au taux de 1,70 % applicable au 1er août 2026, environ 390 € par an nets de tout impôt sur 22 950 €.
  4. Étape 2 — le solde : les 2 050 € restants peuvent aller sur un LDDS (plafond 12 000 €), rémunéré au même taux que le Livret A, soit environ 35 € par an supplémentaires.
  5. Résultat : +425 € par an sans risque, sans blocage et sans fiscalité, pour une opération qui prend une dizaine de minutes en ligne. Sur cinq ans, intérêts capitalisés, cela représente environ 2 200 €.

Pour tester d'autres montants et d'autres durées, notre simulateur d'intérêts composés permet de visualiser l'écart entre 0 % et 1,7 % sur la durée de votre choix — et de mesurer ce que change chaque année de retard.

Pourquoi 2026 est un point de bascule pour l'épargne dormante

La configuration actuelle est inhabituelle. D'un côté, le Livret A remonte à 1,70 % au 1er août 2026, précisément parce que l'inflation est repartie sous l'effet du conflit au Moyen-Orient. De l'autre, l'inflation ralentissait à 1,8 % en juin, avec une inflation sous-jacente à seulement 1,0 % — le vrai signal de fond, hors énergie et alimentation volatiles.

Traduction : le rendement réel du Livret A oscille autour de zéro, ce qui est déjà une performance après six années de rendement réel négatif. Mais l'écart s'est surtout creusé avec le reste du marché des taux : la France emprunte désormais à 4 % sur 10 ans, et les taux de crédit immobilier tournent autour de 3,30 % sur 20 ans. Autrement dit, l'argent a un prix élevé partout dans l'économie — sauf sur votre compte courant, où il vaut zéro.

  • Épargne de précaution (0 à 12 mois) : livrets réglementés, point final. Liquidité totale, zéro fiscalité, capital garanti.
  • Épargne de projet (2 à 8 ans) : fonds euros d'assurance-vie ou supports obligataires, qui profitent enfin de la remontée des taux — avec des prélèvements sociaux maintenus à 17,2 % sur l'assurance-vie, contre 18,6 % sur les titres.
  • Épargne longue (8 ans et plus) : actifs risqués via PEA ou assurance-vie, seule voie historiquement capable de battre l'inflation nettement — au prix d'une volatilité assumée.

Et si les 10 000 € avaient été investis ?

Poussons l'exercice, en signalant qu'il s'agit cette fois d'une hypothèse et non d'un relevé historique. En retenant un rendement annuel moyen de 6 % — ordre de grandeur usuel pour un portefeuille d'actions mondiales sur longue période, hors frais et hors fiscalité —, les 10 000 € placés début 2020 vaudraient environ 14 600 € six ans et demi plus tard, soit 12 480 € en pouvoir d'achat de 2019.

L'écart avec le compte courant atteindrait alors près de 3 900 € de pouvoir d'achat, mais avec deux différences de nature qu'aucun tableau ne doit masquer : le capital n'est pas garanti — la période a compté plusieurs corrections violentes, dont le krach crypto et la correction des valeurs technologiques de 2026 —, et la fiscalité ampute le résultat à la sortie (17,2 % de prélèvements sociaux en assurance-vie, 18,6 % sur un PEA de plus de cinq ans, 31,4 % au PFU sur un compte-titres). L'étalement des versements, via un investissement programmé, reste la façon la plus simple de ne pas jouer son épargne sur une date d'entrée.

Ce que ce calcul ne dit pas

  • L'IPC est une moyenne. Votre inflation personnelle dépend de votre panier : un ménage qui se chauffe à l'électricité et roule beaucoup a subi une inflation nettement supérieure entre 2022 et 2023, l'énergie progressant encore de 11,2 % sur un an en juin 2026.
  • Le compte courant rend un service : la liquidité immédiate et la sécurité des paiements. Le sujet n'est pas de le vider, mais de calibrer ce qui y reste.
  • Les plafonds comptent : 22 950 € pour le Livret A, 12 000 € pour le LDDS, 10 000 € pour le LEP réservé aux revenus modestes — mieux rémunéré que le Livret A et trop souvent oublié.
  • Le rendement réel n'est pas tout : sur un horizon court, la garantie du capital vaut largement quelques dixièmes de point.

Pour le contexte macroéconomique complet, notre analyse de l' inflation en zone euro en 2026 détaille les mécanismes qui pilotent ces taux, et donc la rémunération de votre épargne.

Quatre étapes pour arrêter l'hémorragie ce week-end

  1. Mesurez votre solde moyen de compte courant sur les 12 derniers mois, pas le solde du jour : c'est lui, le vrai montant dormant.
  2. Fixez le coussin : 3 mois de dépenses si vos revenus sont stables, 6 mois si vous êtes indépendant ou en couple mono-revenu.
  3. Virez le surplus vers un Livret A ou un LDDS, et vérifiez votre éligibilité au LEP (elle est réévaluée chaque année selon le revenu fiscal de référence).
  4. Automatisez : un virement permanent le lendemain du salaire évite de refaire l'exercice tous les six mois. C'est le seul dispositif qui résiste à l'oubli.

Sources et avertissement

Article éditorial à visée informative, ne constitue pas un conseil en investissement. Les calculs présentés reposent sur les données publiques citées et sur les conventions de calcul explicitées dans l'article ; l'inflation du premier semestre 2026 et le rendement hypothétique d'un portefeuille actions sont des estimations clairement signalées comme telles. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.