100 points de base : le chiffre qui n'était pas apparu depuis 2012

Le vendredi 18 septembre 2026, l'écart de rendement entre l'emprunt d'État français à 10 ans (l'OAT) et son équivalent allemand (le Bund) a franchi 100 points de base — un point de pourcentage plein. C'est la première fois depuis 2012, c'est-à-dire depuis la crise des dettes souveraines de la zone euro. L'OAT 10 ans s'échangeait ce jour-là autour de 4,55 %, un niveau qu'elle n'avait plus connu depuis 2009.

Le même jour, la Bourse de Paris a lâché 1,49 % pour finir à 8 065,02 points, avec 38 valeurs sur 40 dans le rouge, signant une sixième semaine consécutive de baisse. Ces deux chiffres racontent la même histoire : les investisseurs demandent désormais une prime pour détenir du risque français. Voici ce que cette prime vous coûte concrètement, sur votre crédit, votre fonds en euros et votre PEA.

L'essentiel : le spread OAT-Bund n'est pas un indicateur de salle de marché réservé aux professionnels. C'est le prix du risque France, et il se transmet en quelques semaines aux barèmes de crédit immobilier, au rendement futur de votre fonds en euros et à la valorisation des banques et des foncières du CAC 40. À 100 pb, la France emprunte désormais 1 % plus cher que l'Allemagne sur dix ans.

Ce que mesure exactement le spread — et pourquoi l'Allemagne sert d'étalon

Le Bund allemand est l'actif de référence sans risque de la zone euro : quand un investisseur veut détenir de l'euro sans prendre de risque de crédit, il achète du Bund. Tout ce qu'un autre émetteur de la zone doit payer en plus du Bund pour placer sa dette est, par définition, une prime de risque. Le spread OAT-Bund, c'est ce supplément, exprimé en points de base (1 pb = 0,01 %).

La lecture est mécanique. France et Allemagne partagent la même monnaie, la même banque centrale et la même politique monétaire : depuis le 16 septembre 2026, le taux de dépôt de la BCE est à 2,50 %, le taux de refinancement à 2,65 % et le taux de prêt marginal à 2,90 % pour les deux pays. Tout écart entre leurs emprunts d'État ne peut donc venir que d'une chose : la perception du risque souverain.

Référence au 18 septembre 2026NiveauLecture
OAT France 10 ans≈ 4,55 %Plus haut depuis 2009
Bund Allemagne 10 ans≈ 3,55 %Référence sans risque de la zone euro
Spread OAT-Bund≈ 100 pbPremier franchissement depuis 2012
Taux de dépôt BCE2,50 %Identique pour les deux pays
CAC 40 (clôture 18/09)8 065,02 pts (− 1,49 %)6e semaine de baisse d'affilée

Pour situer : entre 2015 et 2021, ce spread évoluait le plus souvent entre 25 et 45 pb. Début septembre 2026, il tournait encore autour de 85 pb. Le franchissement des 100 pb n'est donc pas un accident de séance, c'est l'aboutissement d'une dérive. Notre page de suivi du taux de l'OAT 10 ans permet d'en observer l'évolution en continu.

Pourquoi maintenant : le budget 2027 et l'objectif de déficit qui recule

Le déclencheur est politique et budgétaire. Le 17 septembre 2026, Sébastien Lecornu a présenté les grandes lignes du projet de budget pour 2027 : 54 milliards d'euros d'effort, avec l'engagement de ne pas augmenter les impôts. Mais dans le même mouvement, il a reconnu que l'objectif d'un déficit ramené à 5 % du PIB ne serait pas atteint cette année, mais l'an prochain.

Pour un investisseur obligataire, cette phrase compte davantage que le montant des économies annoncées. Un objectif repoussé d'un an, c'est une trajectoire qui perd en crédibilité ; et une trajectoire moins crédible se paie immédiatement en rendement exigé. S'ajoute le contexte parlementaire : le projet de loi de finances doit être déposé le 30 septembre 2026 dans une Assemblée fragmentée, où aucune majorité ne garantit son adoption.

Le second facteur est monétaire. Contrairement au cycle 2024-2025, les banques centrales ne sont plus en soutien : la BCE a resserré le 10 septembre 2026, et la Fed a relevé ses taux de 25 points de base le 16 septembre, dans la fourchette 3,75 %-4,00 % — sa première hausse depuis 2023. Quand le coût de l'argent monte partout, une dette jugée fragile est sanctionnée deux fois : par le niveau général des taux, et par sa prime spécifique.

Le canal le plus direct : votre crédit immobilier

L'OAT 10 ans est l'indice de référence sur lequel les banques françaises calent leurs barèmes de crédit immobilier. Le mécanisme est simple : une banque prête à taux fixe sur 20 ans, elle doit se refinancer, et le coût de ce refinancement suit l'OAT. En septembre 2026, les barèmes moyens relevés par les courtiers s'établissent autour de 3,38 % sur 15 ans, 3,52 % sur 20 ans et 3,67 % sur 25 ans, après une remontée des grilles de +0,11 point à la rentrée. Les courtiers anticipent désormais 30 à 50 points de base supplémentaires d'ici fin 2026.

Déroulons le calcul sur un dossier standard. Emprunt de 250 000 € sur 20 ans, hors assurance.

  • À 3,40 % (grille de la rentrée) : mensualité de 1 437 €, soit 344 899 € remboursés au total et 94 899 € d'intérêts.
  • À 3,90 % (scénario +50 pb anticipé) : mensualité de 1 502 €, soit 360 437 € remboursés et 110 437 € d'intérêts.
  • Écart : +65 € par mois, et +15 538 € sur la durée du prêt.

L'autre façon de lire ce chiffre est encore plus parlante pour un acheteur. Avec une mensualité plafonnée à 1 437 €, on emprunte 250 000 € à 3,40 %… mais seulement 239 200 € à 3,90 %. Une hausse d'un demi-point ampute donc la capacité d'emprunt de près de 10 800 €, soit l'équivalent d'un studio de 3 m² au prix moyen parisien. Vous pouvez tester votre propre dossier avec notre simulateur de capacité d'emprunt et suivre les barèmes sur la page taux de crédit immobilier.

À retenir : si vous avez un accord de principe ou une offre de prêt en cours de validité, le compteur tourne contre vous. Une offre de prêt émise reste valable 30 jours minimum et doit être acceptée après un délai de réflexion de 10 jours : dans le contexte actuel, laisser expirer une offre pour renégocier ailleurs est un pari à sens unique.

Votre épargne : qui gagne, qui perd à ce niveau de taux

Une OAT à 4,55 % n'est pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde. Elle redessine la hiérarchie des placements sans risque, et le tableau ci-dessous résume la situation au 21 septembre 2026.

PlacementTaux brutFiscalité 2026Effet du spread à 100 pb
Livret A1,70 %ExonéréNeutre à court terme ; révision au 1er février 2027
LEP (sous conditions de ressources)2,50 %ExonéréNeutre ; reste le meilleur rendement net garanti
Fonds en euros (assurance-vie)Variable selon l'assureurPS 17,2 % + IR ou PFUFavorable : les obligations achetées aujourd'hui rapportent davantage
Obligations d'État en direct / ETF obligataires≈ 4,55 % (OAT 10 ans)PS 18,6 % + IR ou PFU (CTO)Très favorable à l'achat, défavorable sur le stock détenu
Actions françaises (PEA)PS 18,6 % après 5 ansDéfavorable : le sans-risque devient un concurrent sérieux

Le grand gagnant structurel est le fonds en euros. Son rendement est le reflet retardé des obligations détenues en portefeuille : chaque euro collecté aujourd'hui est investi à des taux que les assureurs n'avaient plus vus depuis quinze ans. Ce n'est pas théorique — les fonds en euros de l'assurance-vie et de l'épargne retraite ont capté 13,4 milliards d'euros de flux nets en 2026. L'effet ne se verra toutefois qu'avec un à trois ans de décalage, le temps que le stock obligataire se renouvelle.

Côté épargne réglementée, le Livret A reste à 1,70 % depuis le 1er août 2026 et le LEP à 2,50 %. La prochaine révision, au 1er février 2027, appliquera la formule de calcul fondée sur l'inflation et les taux monétaires : avec des taux courts en hausse, un retour au-dessus de 2 % est l'hypothèse dominante des observateurs. Le détail de la mécanique des taux directeurs est expliqué sur notre page taux directeur BCE.

Votre PEA : pourquoi le CAC 40 encaisse six semaines de baisse

Un taux sans risque à 4,55 % agit comme un aimant. Quand un investisseur peut obtenir ce rendement en prêtant à l'État français, il devient plus exigeant sur tout le reste : c'est le taux d'actualisation qui monte, et les valorisations d'actions qui se compriment mécaniquement. Deux secteurs du CAC 40 sont exposés en première ligne.

  • Les foncières et l'immobilier coté : leur modèle repose sur un écart entre le rendement locatif et le coût de la dette. Quand le second monte, l'écart se referme.
  • Les valeurs de croissance et la tech : leurs bénéfices sont attendus loin dans le futur, donc particulièrement sensibles au taux d'actualisation. La séance du 14 septembre, qui a vu le CAC reculer de 0,76 % à 8 117,78 points, était précisément portée par un repli généralisé des valeurs liées à l'intelligence artificielle.
  • Les banques, à l'inverse, encaissent un effet mixte : la marge d'intérêt s'améliore, mais le stock d'obligations souveraines détenu au bilan se déprécie.

Faut-il pour autant vendre ? Trois éléments invitent à la prudence sur ce réflexe. D'abord, une prime de risque n'est pas un défaut : la France emprunte plus cher, elle n'emprunte pas moins. Ensuite, le CAC 40 est un indice très internationalisé — la majorité du chiffre d'affaires de ses composantes est réalisée hors de France, ce qui rend l'assimilation « risque français = CAC 40 » largement excessive. Enfin, un investisseur en ETF MSCI World détient une exposition à la France de l'ordre de 2 à 3 % seulement : l'événement est, à son échelle, une ligne de bruit.

La réaction rationnelle n'est donc pas de sortir, mais de vérifier son allocation obligataire. Un épargnant qui n'a jamais détenu que du fonds en euros et des actions dispose aujourd'hui, pour la première fois depuis 2011, d'un troisième compartiment réellement rémunérateur.

Les trois dates à surveiller dans les prochaines semaines

  1. 30 septembre 2026 — dépôt du PLF 2027. Le contenu réel du texte (trajectoire de déficit, mesures de recettes) sera le premier vrai test. Un budget jugé crédible peut refermer une partie du spread aussi vite qu'il s'est ouvert.
  2. Octobre — débats parlementaires et risque de censure. C'est l'instabilité politique, plus que le déficit lui-même, que les marchés facturent. Le vote solennel de la première partie est attendu autour du 20 octobre.
  3. 1er février 2027 — révision du taux du Livret A. Le niveau des taux courts et de l'inflation déterminera la nouvelle rémunération de l'épargne réglementée, et donc l'arbitrage entre livrets et fonds en euros.

Un dernier ordre de grandeur pour mesurer l'enjeu côté finances publiques : un point de rendement supplémentaire coûte 1 milliard d'euros d'intérêts par an pour 100 milliards d'euros empruntés. Le surcoût ne se matérialise pas d'un coup — il ne concerne que la dette nouvellement émise ou refinancée — mais il se cumule, année après année, sur des décennies.

Sources et avertissement

Article éditorial à visée informative, ne constitue pas un conseil en investissement. Les niveaux de marché cités sont ceux de la séance du 18 septembre 2026 et évoluent en continu. Les barèmes de crédit immobilier sont des moyennes de courtiers et varient selon le profil, la région et l'établissement. Les simulations de mensualité sont hors assurance emprunteur et hors frais de dossier ou de garantie.