42 000 hectares, 220 000 évacués : les assureurs sortent du cadre habituel

Depuis le 22 juillet 2026, un feu de forêt hors norme ravage les abords du bassin d'Arcachon, en Gironde, avant de s'étendre aux Landes. Plus de 42 000 hectares détruits, près de 220 000 personnes évacuées, des centaines d'habitations touchées et plus de 13 000 entreprises évacuées sur le seul département de la Gironde : le ministre de l'Économie Roland Lescure a parlé d'un « coup de tonnerre économique » pour la région. Depuis le début du mois, plus de 100 000 hectares ont brûlé en France.

Le 27 juillet, France Assureurs — la fédération qui regroupe les assureurs français — a publié un communiqué annonçant des mesures exceptionnelles pour la Gironde, les Landes et le Var. Ces mesures ne changent pas ce que couvre votre contrat : elles changent les délais et la trésorerie, c'est-à-dire précisément ce qui bloque un sinistré dans les premières semaines. Voici ce qu'il faut comprendre, et ce qu'il faut faire, y compris si vous habitez à 800 km de là.

L'essentiel : un feu de forêt n'est pas une catastrophe naturelle au sens légal. Il n'y aura donc pas d'arrêté cat-nat à attendre, et pas de franchise légale de 380 €. Tout se joue sur la garantie incendie de votre multirisque habitation — obligatoirement présente dans tous les contrats MRH — avec vos plafonds, votre franchise et vos règles de vétusté.

Pourquoi le régime « catastrophe naturelle » ne s'applique pas aux feux de forêt

C'est la confusion la plus fréquente, et elle coûte du temps aux sinistrés. Le régime cat-nat, créé en 1982, couvre les événements naturels non assurables par le marché : inondations, coulées de boue, sécheresse-réhydratation des sols, séismes, avalanches. Il s'active par un arrêté interministériel publié au Journal officiel, et il s'accompagne d'une franchise légale de 380 € (habitation) que l'assureur ne peut pas racheter.

Les incendies, y compris les feux de forêt et de végétation, sont exclus de ce régime : ils sont considérés comme un risque assurable, indemnisé par la garantie incendie, présente dans 100 % des contrats multirisques habitation. Bonne nouvelle sur le fond — l'indemnisation ne dépend d'aucune décision administrative et peut démarrer immédiatement. Mauvaise nouvelle sur la forme : il n'y a pas de règle unique, tout dépend de la rédaction de votre contrat.

  • Locataire : la garantie incendie est obligatoire (assurance « risques locatifs » a minima).
  • Propriétaire occupant : la MRH n'est pas obligatoire hors copropriété, mais dès qu'elle existe, la garantie incendie y figure.
  • Propriétaire bailleur : vérifiez la garantie « propriétaire non occupant » (PNO), et la couverture des pertes de loyers.
  • Résidence secondaire : les plafonds mobiliers y sont souvent bien plus bas, et certaines clauses d'inoccupation prolongée peuvent limiter l'indemnité. À relire avant l'été, pas après.

Les trois mesures exceptionnelles annoncées le 27 juillet

Le communiqué de France Assureurs, signé par sa présidente Florence Lustman, porte sur trois points concrets. Ils concernent les sinistrés de Gironde, des Landes et du Var.

MesureContenuQui est concernéLimite
Délai de déclaration allongé Déclaration possible jusqu'au 31 août 2026 au lieu des 5 jours ouvrés réglementaires Tous les sinistrés des trois départements Ne dispense pas de déclarer : plus tôt = expertise plus tôt
Frais de relogement Remboursement des frais de relogement des personnes évacuées sur demande des autorités, que le logement ait été endommagé ou non Occupants d'une résidence principale 3 semaines maximum, tant que l'accès reste interdit, sur justificatifs et « dans les conditions et limites fixées par le contrat »
Accélération des expertises Renforcement des équipes de gestion et mobilisation des cabinets d'experts dès la réouverture des zones Tous les dossiers Dépend de l'accès aux zones sinistrées

Le point le plus utile est le deuxième : il couvre les évacués même quand la maison est intacte. Trois semaines d'hôtel ou de location pour une famille, c'est typiquement 1 500 à 2 500 € qui sortent de la trésorerie du ménage au pire moment. Gardez toutes les factures : nuitées, mais aussi, selon les contrats, les frais de déplacement et de repas engendrés par l'évacuation.

Ce que couvre (et ne couvre pas) la garantie incendie

L'indemnité se construit poste par poste, et chacun obéit à une règle différente. C'est là que se creusent les écarts entre deux voisins assurés au même prix.

  • Le bâtiment : les contrats retiennent la valeur de reconstruction à neuf, pas le prix de marché du bien. Une maison estimée 320 000 € à la vente mais reconstructible pour 260 000 € sera indemnisée sur la base des 260 000 € (terrain non détruit).
  • Le mobilier : indemnisé en valeur d'usage, c'est-à-dire après vétusté, sauf si vous avez souscrit une option « valeur à neuf » — souvent plafonnée (par exemple 25 % au-delà de la valeur d'usage) et conditionnée au remplacement effectif dans un délai donné.
  • Les dépendances, clôtures, piscines, panneaux solaires : couverts mais fréquemment sous-plafonnés. À vérifier ligne à ligne.
  • Le jardin et les arbres : plafonds symboliques dans la plupart des contrats ; les plantations d'agrément sont rarement indemnisées à leur valeur de remplacement.
  • Le véhicule brûlé : il relève de votre contrat auto, et uniquement si vous avez la garantie incendie (elle n'est pas incluse dans une formule « au tiers » simple). L'indemnité se fait alors sur la valeur de remplacement à dire d'expert, pas sur le prix payé.
  • Les frais annexes : déblais, démolition, honoraires d'architecte, garde-meubles… presque toujours prévus, mais en pourcentage de l'indemnité principale.
Deux chiffres décident de tout dans un dossier incendie : le capital mobilier déclaré à la souscription et le coefficient de vétusté appliqué par l'expert. Le premier, vous le contrôlez. Le second, vous le contestez avec des preuves.

Exemple chiffré : une maison détruite, ligne par ligne

Prenons un cas volontairement simple, pour voir où part l'argent. Famille propriétaire d'une maison de 130 m² près d'Arcachon, MRH classique, capital mobilier déclaré 45 000 €, franchise contractuelle 500 €, option valeur à neuf sur le mobilier absente. Coût de reconstruction chiffré par l'expert : 260 000 €. Mobilier détruit estimé à sa valeur d'achat : 45 000 €, vétusté moyenne retenue 30 %. Évacuation de 3 semaines à l'hôtel : 1 890 € (90 €/nuit × 21).

  1. Bâtiment : 260 000 € de reconstruction. Beaucoup de contrats versent d'abord la valeur d'usage (reconstruction − vétusté du bâti, ici 15 % → 221 000 €), puis le solde de 39 000 € sur présentation des factures de reconstruction, dans un délai contractuel (souvent 2 ans).
  2. Mobilier : 45 000 € − 30 % de vétusté = 31 500 €. C'est ici que se joue l'essentiel du manque à gagner : 13 500 € de perte sèche sans option valeur à neuf.
  3. Franchise : −500 € sur l'indemnité globale.
  4. Relogement : 1 890 € remboursés dans la limite des 3 semaines annoncées et des plafonds du contrat.
  5. Total encaissé à court terme : 221 000 + 31 500 − 500 + 1 890 = 253 890 €, puis 39 000 € après reconstruction, soit 292 890 € au total.

Face à un coût réel de reconstruction et de rééquipement de 305 000 €, il reste environ 12 000 € à la charge du ménage — l'écart tenant presque entièrement à la vétusté du mobilier et à la franchise. C'est l'ordre de grandeur à retenir : bien assuré, on ne perd pas tout, mais on perd rarement zéro.

Le piège qui peut coûter 5 000 € : le débroussaillement

L'obligation légale de débroussaillement (OLD) s'applique désormais dans 52 départements exposés au risque incendie. Elle impose de débroussailler autour des constructions (généralement 50 mètres, portés à 100 m par arrêté préfectoral dans certaines zones), y compris sur le terrain du voisin lorsque le périmètre déborde.

L'article L122-8 du Code des assurances autorise l'assureur, en cas de sinistre, à appliquer une franchise supplémentaire pouvant atteindre 5 000 € si le manquement aux OLD est constaté. S'y ajoutent les sanctions administratives : contravention de 5e classe (de 200 € à 1 500 €), amende pouvant atteindre 50 € par m² non débroussaillé, et astreinte allant jusqu'à 75 € par hectare et par jour de retard — doublées en cas de manquement délibéré.

À retenir : conservez la preuve de votre débroussaillement (facture d'entreprise, photos datées avant/après). C'est le document qui neutralise la franchise supplémentaire de 5 000 € en cas de contestation. Depuis 2023, l'information sur les OLD doit aussi être remise à l'acquéreur ou au locataire lors d'une vente ou d'une location dans les zones concernées.

Les 6 réflexes à avoir dans les 30 jours

  1. Déclarez sans attendre le 31 août. Le délai allongé est un filet de sécurité, pas un calendrier : l'ordre d'arrivée conditionne l'ordre de passage des experts. Passez par l'espace client ou l'application, et doublez d'un écrit (mail ou LRAR) qui date la déclaration.
  2. Constituez l'inventaire avant de nettoyer. Photos et vidéos de chaque pièce, liste détaillée, et surtout les preuves de possession : factures, tickets, relevés bancaires, photos de famille où l'on voit les biens, historiques de commandes en ligne.
  3. Ne jetez rien avant le passage de l'expert. Les débris sont la preuve du dommage. S'il faut évacuer pour raison sanitaire, photographiez et faites constater.
  4. Demandez une provision (acompte). Vous n'avez pas à attendre le rapport final pour obtenir une avance sur indemnité : c'est une demande normale, à formuler par écrit.
  5. Vérifiez la garantie « honoraires d'expert ». Beaucoup de MRH prennent en charge tout ou partie du coût d'un expert d'assuré (contre-expertise), généralement facturé 3 à 5 % de l'indemnité. Sur un dossier à 250 000 €, une contre-expertise qui récupère 8 % d'indemnité supplémentaire s'autofinance très largement.
  6. Conservez toutes les factures de relogement et notez les dates d'interdiction d'accès : ce sont elles qui déclenchent la prise en charge des trois semaines.

Si vous êtes bailleur, ajoutez un septième réflexe : prévenez vos locataires de déclarer leur sinistre à leur assureur pour leurs biens personnels, et vérifiez votre garantie « perte de loyers ». Les notions de valeur vénale, de vétusté et de franchise sont détaillées dans notre glossaire de l'immobilier.

Et pour les autres : la facture arrive quand même

Même sans être sinistré, vous payez déjà cet été. La surprime cat-nat intégrée à tous les contrats dommages aux biens est passée de 12 % à 20 % de la prime de base au 1er janvier 2025 — la plus forte revalorisation en 25 ans, soit une majoration moyenne d'environ 17 € par an selon France Assureurs. Et pour 2026, le cabinet d'actuariat Addactis anticipait une hausse des tarifs multirisque habitation de 7,5 % à 8 %, certains assureurs affichant en pratique des révisions plus marquées, sous l'effet conjugué de la sinistralité climatique et de l'inflation des coûts de construction.

Concrètement, sur une prime MRH de 300 € par an, +8 % représente +24 € annuels, soit environ 240 € sur dix ans à comportement inchangé. Trois arbitrages valent le temps qu'ils prennent : remonter le capital mobilier s'il est sous-évalué (le manque à gagner en cas de sinistre total dépasse largement la surcotisation), ajouter l'option valeur à neuf sur le mobilier, et faire jouer la concurrence — la résiliation infra-annuelle permet de changer de MRH à tout moment après un an de contrat, sans frais ni motif.

L'essentiel : le risque incendie n'est plus un risque de niche. Pour un patrimoine immobilier, il devient un paramètre de rendement au même titre que la fiscalité ou la vacance locative — un sujet à intégrer dès l'arbitrage entre résidence principale et investissement locatif, en particulier dans les zones littorales et forestières du Sud-Ouest.

Sources et avertissement

Article éditorial à visée informative, ne constitue pas un conseil en investissement ni un conseil en assurance. Les garanties, plafonds et franchises décrits varient d'un contrat à l'autre : seules les conditions générales et particulières de votre contrat font foi. L'exemple chiffré est une simulation illustrative construite sur des hypothèses explicites.